RITES FUN-ÈBRES

Le soir d’Halloween, je me suis plongée dans la lecture d’un livre fascinant écrit par Juliette Cazes, spécialiste en thanatologie: “Funèbres! Tour du monde des rites qui mènent vers l’autre monde”. De Madagascar, à la Nouvelle-Orléans, en passant par le Mexique, le Chili, la Roumanie, le Japon, l’Indonésie, le Tibet et j’en passe, ce fut un sacré voyage!

L’autrice commence en disant: “L’étude des rites funéraires est cruciale pour appréhender les croyances de chaque peuple”.

Ce qui m’a le plus frappé dans l’ensemble de ces rites complètement différents autour de la planète, c’est que là où dans les formes, aucun rite ne se ressemblent, ils se rejoignent tous autour d’une croyance commune: peu importe l’endroit, les rites font transparaître l’idée que la mort n’est pas une fin mais le début d’un voyage vers un autre monde pour l’âme du défunt.

Quelles implications cette croyance a-t-elle pour les vivants ? Et comment est-elle matérialisée à travers leurs rites?

Nourrie par la lecture de ce livre, des recherches antérieures et les souvenirs de mes propres expériences, je dresse ici une synthèse d’une réflexion personnelle sur le sujet.

Dia de muertos, Mexique

RESPONSABILITÉ MORALE DES VIVANTS

La première implication de cette croyance c’est qu’elle semble poser généralement une grande responsabilité à l’égard des vivants. En effet le sujet est sérieux, très sérieux : les vivants ont en quelque sorte entre leurs mains le destin de l’âme du trépassé. Car l’âme du défunt est vulnérable et faible quand elle vient de passer de l’autre côté. Elle peut se sentir perdue, seule, triste, ainsi elle a besoin d’être guidée par celles et ceux qu’elle vient juste de quitter. Il s’agit de faire de son possible pour permettre au mort de poursuivre son chemin vers un endroit de paix, et qu’il rejoigne les ancêtres déjà établis là-bas afin de prendre sa place lui-même en tant qu’ancêtre. Si le trépassé ne trouve pas son chemin, les risques ne sont pas sans conséquences pour les vivants! Une âme errante c’est une âme à la merci des entités qui peuvent alors la muter en quelconque démon ou esprit malfaisant pour les vivants.

Ainsi tout le rite funéraire, au-delà de permettre aux vivants de vivre leur deuil, porte cette intention à l’égard du mort. C’est pourquoi, souvent, les funérailles peuvent être divisées en deux temps distincts permettant d’honorer ces deux intentions différentes. Comme au Mexique par exemple, le Dia de Muertos se déroule du 31 octobre au 2 novembre en deux périodes distinctes: du 31 au 1er novembre consacrée aux enfants décédés ainsi qu’au deuil et chagrin, puis le 2 novembre c’est la fameuse fête mexicaine colorée musicale au coeur des cimetières. Ou bien en Roumanie : “La veillée qui succède à la mort se déroule en trois jours et trois nuits, et a deux objectifs : séparer nettement la période de deuil du quotidien pour les vivants, et aider le défunt à rejoindre sans encombre l’autre monde. »*

cimetière de Săpânța, Roumanie, Photo : Martin Zwick/REDA&CO/Universal Images

DE SÉRIEUSES FUNÉRAILLES

Ainsi, c’est de cette responsabilité morale que découle la création des gestes rituels précis à respecter impérieusement afin de matérialiser cet accompagnement des vivants aux morts. D’ailleurs, avant même le jour des funérailles, la période de préparation de celles-ci est la plus importante. Tellement que dans certains coins du monde, comme en Sulawasi du sud, cette période peut durer plusieurs mois voire années! Et quand le jour des funérailles arrivent, la cérémonie dure elle bien souvent plusieurs jours.

Parmi les gestes rituels les plus communs nous trouvons bien entendu les chants, les danses, les prières et les offrandes. Des offrandes matérielles mais aussi des offrandes d’une nourriture spéciale pour les morts, comme le pomana en Roumanie, ou le pan de los muertos au Mexique « Attention tout de même à garder à l’esprit qu’un vivant ne doit en aucun cas toucher ou manger les offrandes destinées aux morts ! »*. C’est bien de le préciser car ces pains briochées ont l’air délicieux !

Les offrandes de nourriture et même de boissons, visent à permettre aux morts de reprendre des forces avant d’entamer leur voyage. Bien entendu les offrandes permettent aussi de démontrer le respect, l’amour et l’affection pour le proche disparu. Comme nos bouquets de fleurs finalement. Plus les offrandes sont nombreuses et riches, mieux c’est donc.

autels sacrés pour offrandes, Bali. argentique, 2017.

Quand il s’agit de rites où les offrandes ont une place primordiale, nécessitant de rassembler certains moyens financiers pour les acquérir, comme en Indonésie, alors elles peuvent devenir un marqueur social : « Se donner les moyens de procéder à l’ensemble des gestes funéraires consacrés remplit la double fonction d’assoir la position sociale du mort dans l’au-delà et celle de ses descendants au sein de la communauté »*.

LE DESTIN DU CORPS

Mais pour accompagner l’âme dans l’au-delà, le cœur du rite funéraire concerne le sort du corps du trépassé. C’est là où les différences majeures se voient entre toutes les cultures. Bien qu’elles aient toutes l’intention d’accompagner le mort vers l’au-delà, elles le matérialisent différemment dans ce qu’elles décident de faire des corps :

Par exemple, quand les rites funéraires impliquent de garder le corps quelques temps avant l’enterrement ou bien de le sortir de terre après l’enterrement, les corps subissent un processus d’assèchement ou momification, et pour cela chacun sa technique et ses gestes rituels. Mais pour d’autres comme au Tibet, pas de sauvegarde du cadavre, celui-ci connaît un autre destin. Après avoir été soigneusement préparé, il est amené au sommet des montagnes où il est offert aux vautours, oiseaux sacrés faisant le lien entre les mondes et donc guide parfait pour accompagner les âmes dans leur voyage vers les cieux. Dans tous les cas, sauvegardés ou pas, on accorde un soin tout particulier au corps.

vautour. photo: ©Jan Reurink

LE CULTE DES ANCÊTRES : le lien entre les morts et les vivants

Si le corps est momifié, alors il participe souvent à matérialiser une autre implication de cette croyance commune de l’autre monde: le culte des ancêtres.

Là encore, autant de façons de vivre ce culte qu’il y a de cultures! Mais là encore aussi, une intention commune: celle de perpétuer la connexion entre les vivants et les morts. La plus grande marque de respect qu’on peut démontrer aux ancêtres c’est de ne pas les oublier. Ainsi la mémoire généalogique de ces peuples est riche et souvent considérable.

Une idée générale également: celle que les aïeux ont un pouvoir de protection et de guidance envers les vivants. Une fois passées de l’autre côté, les âmes prenant place en tant qu’ancêtres peuvent agir sur les forces invisibles et devenir des guides importants pour la communauté des vivants. Les morts deviennent une force spirituelle pour les vivants. Raison de plus pour réaliser correctement les funérailles d’un mort et pour les honorer régulièrement!

statuettes des morts dans les falaises, peuple Toraja, Indonésie. photo

A Madagascar, une façon de les honorer passe par le Famadihana. C’est une coutume qui consiste à sortir les morts de terre pour changer leur linceul. Les Toraja, en Indonésie, ont aussi une coutume consistant à exhumer leurs morts chaque année en sortant « les momies de leur cavité rocheuse pour les nettoyer et changer leurs vêtements, voire pour leur offrir une petite promenade. C’est le Ma’nene. »* Les Torajas réalisent aussi des statues sculptées représentant les défunts qui « symbolisent la connexion entre les morts et les vivants qui continuent mutuellement de se regarder ».* Ces petites statuettes en bois me font étrangement penser aux Moaï de l’île de Pâques, qui par ailleurs, auraient été vénérés comme représentant des ancêtres royaux.

moaï de l’île de Pâques, photo credit

J’ai eu un aperçu de la coutume complexe des Toraja, de leur rapport au corps momifié, et de leur manière de vivre le culte des ancêtres, lors d’un voyage à Sagada aux Philippines en 2017.

SAGADA ET LES CERCUEILS SUSPENDUS

Sagada est un village perché en haut des montagnes. La chambre que j’ai loué pendant un mois se trouvait être dans la maison d’une femme gardienne des mémoires et archives du village. C’est elle qui m’a expliqué l’étrange coutume des cercueils suspendus du cimetière ancestral de la ville. Pourquoi les cercueils sont-ils accrochés au flanc des falaises ? Pourquoi sont-ils si petits? Et pourquoi y a t-il des chaises accrochées à côté des cercueils ?

cimetière ancestral de Sagada, argentique, 2017

Il se trouve qu’à Sagada, les Philippins pratiquent une coutume qui leur viendrait du peuple Bo en Chine. C’est une pratique qu’on retrouve aussi dans plusieurs autres régions de Chine, et en Indonésie, chez les Toraja. Dans la région d’Ifugao à côté de Sagada il y a aussi la coutume des statuettes en bois à l’effigie des ancêtres, les Bulul.

Mon hôte m’expliqua ainsi, qu’à la mort du défunt, son corps est rapidement momifié et positionné sur une chaise qui reste, pendant plusieurs semaines, devant ou parfois à l’intérieur de la maison, permettant ainsi aux proches de faire leur deuil (comme chez les Toraja). Puis au moment des funérailles, le corps, déjà raidit dans une position pliée, est placé en position fœtale dans le cercueil. Car “la mort dans ce monde est une naissance dans l’autre, et si nous sommes arrivés dans cette position, alors pour renaître dans l’autre nous prenons la même position.” Les cercueils quant à eux sont suspendus aux falaises afin de mettre les morts plus près du ciel où ils doivent cheminer, ainsi que pour les protéger des animaux. Et les chaises ? ça c’est pour ceux ou celles qui savent voyager hors de leurs corps la nuit, et qui seraient pris d’une envie d’aller discuter avec les morts…

cimetière catholique, post colonisation américaine, argentique, 2017

Sagada, n’étant vraiment pas une ville comme les autres, a deux cimetières. Le premier ancestral, discret, se cache au fond d’une vallée. Le deuxième, plus récent, se trouve en pleine lumière d’une clairière au sommet de la montagne. C’est le cimetière catholique qui fit son apparition pendant la colonisation américaine (1898-1946), et dans lequel aujourd’hui la plupart des gens sont enterrés. Ce qui n’empêche pas les habitants de continuer leur tradition et d’honorer leur premier lieu de sépulture. Un syncrétisme funéraire que l’on retrouve désormais presque partout, et qui se fait révélateur de l’histoire d’un peuple. Voire de notre civilisation.

*citations extraites du livre de Juliette Cazes que je recommande fortement si vous voulez plonger dans les rites autour du monde, voyage fascinant garanti!

A SUIVRE: L’ÎLE DES MORTS (France, tabou, nos morts)

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